Sales Gosses, un récit qui décoiffe

Une lecture Outdoor m’a particulièrement enchantée ces dernières semaines : Sales Gosses, de Samuel Beaugey.

« Sentinelles et glace

Témoin de rien et le vent avant nous

Les messages nous devancent »

Sam Beaugey

Couverture du livre "Sales gosses"

Récit des exploits sidérants d’un groupe de pionniers déjantés du sport extrême, le texte retrace l’itinéraire biographique de son auteur et de ses acolytes, entre Chamonix et le Pôle Sud. En même temps que leurs exploits, prend forme l’intensité des liens amicaux qui les unissent. Sales Gosses est aussi un voyage littéraire, touchant parfois au mystique, pour qui se laisse emporter derrière les mots, car le style de Sam Beaugey est aussi planant que ses sauts de falaise.  

Sam portrait
Sam, dit "Boguets"
Sam Beaugey

Un récit d’aventures extrêmes

Sales Gosses est l’un des livres rouges de la Collection Guérin publiés aux Éditions Paulsen « rouges comme les chaussettes et les pulls des montagnards de mon enfance », dixit Michel Guérin, la collection phare des aventuriers de la montagne, alpinistes, traileurs.

Il nous relate l’histoire d’une bande de cancres du sport extrême, vue par l’un d’eux, Sam dit « Boguets », guide de Chamonix connu tout autant pour ses ascensions téméraires (ouverture de la voie Extra bleu ciel au Kwangde Star) que ses redescentes fabuleuses, chaussé de skis (première descente du linceul dans les Grandes Jorasses en 1995) ou paré de sa combinaison d’homme volant (première expédition de base-jump en Antarctique).

Difficile de trouver plus Outdoor que ces Sales Gosses

Hommes voltigeant, hommes grimpant, hommes oiseaux, à la fois Icare et Spiderman, mus par leur désir de narguer le vide et de jouer avec les éléments air, terre, glace. Toujours plus, plus vite et plus haut, plus dangereusement.

Sam est né et a grandi outdoor, « fils de la glisse », enfant de la balle d’un guide chamoniard et d’une gardienne de refuge monitrice de ski, biberonné à l’aventure et au rocher. Il s’épanouit entre ascensions et séances d’entraînement au sein de l’école de ski des Houches et de Chamonix. À l’âge où l’on apprend à lacer nos chaussures, lui maîtrise parfaitement les nœuds de rappel.

Sam et sa bande de copains (Julien, Jérôme, David, Titi, Dédé) sont de mauvais élèves revendiqués, bagarreurs, odieux parfois. En montagne et dans la salle de classe sont chahutés tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin. Au rebord des falaises, ou devant un tableau blanc, la vie est une insolente partie de rigolade. Même en compétition, Sam préfère s’amuser, semer la zizanie, que gagner.

Des Calanques à l’Antarctique, en passant par l’Afrique, l’Himalaya, les falaises les plus lisses des États-Unis, tous les terrains accidentés accueillent leurs fantaisies. Toutes les disciplines aussi : alpinisme, ski extrême, saut à l’élastique, base-jump puis wingsuit, escalade, sur glace et en falaise, dry tooling.

Portraits

Des amitiés intenses

Au-delà de leurs péripéties endiablées, Samuel Beaugey nous fait le récit d’amitiés authentiques, de celles qui ne s’embarrassent pas de grandes phrases ni de non-dits. Car les enjeux mortels n’autorisent pas le futile. C’est avec retenue qu’il évoque ses camarades, leur laissant quelquefois la parole au fil du récit, et leurs témoignages nous laissent entrevoir que la vérité est encore certainement bien… pire.

Ils auraient certainement viré en mauvaises graines, s’ils n’avaient pas poussé au milieu des Alpes, là où l’énergie peut rencontrer le terrain propice à son expression, un territoire accidenté qu’ils traversent aussi bien au volant de bolides branlants, que sur des skis — Sam a un lien particulier avec les véhicules, qui apparaissent tel un fil directeur du texte, depuis la Mini rose avec laquelle il tente ses premières acrobaties adolescentes, jusqu’au pare-brise de la Peugeot 205 heurté à l’issue d’un saut en wingsuit, ce qui lui vaut de longs mois de rééducation.

Expédition Holtanna
Expédition Antarctique

No futur

On ne sait de quels démons ces sales gosses devraient être exorcisés, mais on sent qu’ils ont un sacré diable au corps et aux baskets. Ils ont le James Dean montagnard, la fureur de grimper. L’alpinisme délinquant. Ce sont des junkies du vide, plutôt que des entresols. Pas de lignes de coke, mais des lignes tracées le long des falaises dans le sillage de leur tenue d’écureuils volants. Des punks made in glacier. No futur en dehors de l’adrénaline qui les maintient en vie. Ils ont d’ailleurs eux aussi leur période rock’n’roll, leurs rébellions musicales, leurs pugilats artistiques. Sam et sa bande vivent au rythme d’AC/DC, de Noir Désir, Jimmy Hendrix, des Doors.

Sur leur chemin, nous croisons d’autres grands noms de la montagne : Christophe profit, Jean-Marc Boivin.

Et puis… Pamela Anderson, dont l’évocation du maillot rouge permet de mieux supporter le péril de certaines ascensions.

Des sales gosses, à la vie à la mort

Au cœur de ces amitiés se glisse la mort. Dès la première page, elle rôde, et on sait qu’elle viendra. Mais la mort est le verso de la carte que chacun joue en toute conscience dans cette partie où personne n’est dupe. Quand elle survient, elle sidère, mais Sam ne s’y attarde pas. Pas de mélodrame ici. Pas de fausse gloire, d’héroïsme en carton. Ils savent ce qu’ils font, ce qu’ils risquent, et ne cherchent pas à se justifier.

Sales Gosses

Un saut littéraire

Sam est fou, comme un poète, et manie le verbe aussi bien que la voile. Ses figures de style nous percutent de plein fouet, et nous embarquent avec lui.

Les entrées en matière poétiques de chaque chapitre ont parfois des résonnances et effets comparables aux Haïkus du poète japonais Soseki, auquel il fait d’ailleurs référence.

Les suppliques de Soseki sur la brièveté de l’existence, qui incitent tant à l’introspection, seraient-elles pour Sam une philosophie de vie ?

Ces introductions nous emportent vers d’autres dimensions, au-delà du rocher et des glaces, probablement perceptibles uniquement à qui hante ces espaces inaccessibles, où pleurent les dungchen tibétains et où l’on peut percevoir les murmures et grondements de créatures étranges, telle Lokaloka, que Sam invoque pour dépasser sa peur.

Il semble qu’il ait effectivement rencontré Azazel au détour d’un saut, ou seul dans un désert de glace, et que l’ange déchu lui ait laissé quelques messages à nous transmettre.

Cette vacuité douloureuse, qui plane au-dessus du récit, est-elle une passerelle vers l’intelligence des choix de vie de son auteur ?

Expédition Sam Beaugey

Une demande pour Sam

Pour terminer, j’aurais une demande à faire à l’auteur, car je me suis sentie frustrée par la chute (!), qui m’a semblé bien soudaine. Sam semble s’apaiser, aller vers d’autres territoires de l’aventure humaine, tout aussi escarpé et complexe, l’amour, la parentalité. J’aurais souhaité qu’il nous partage sa conception de la vie et de la montagne aujourd’hui, et ses envies pour demain.

Vous l’avez compris, c’est un texte qui nourrit tous nos besoins de lecteur.

C’est donc logiquement que je vous invite à le découvrir à votre tour.

Rédaction : Anne Gouezin

Découvrez le deuxième livre de Sam Beaugey paru le 18/02/21, paru dans la collection Guérin, aux éditions Paulsen.

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