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Quelques jours après son périple dans le grand froid Canadien, Victor Docarmo a accordé un entretien exceptionnel à Outdoor And News. A travers son aventure, imprégnez-vous de cette histoire intense où l’être humain rencontre l’extrême nature à l’autre bout du monde.

Propos recueillis 48 heures après le retour en Suisse.

Présent sur la ligne de départ.

Nous sommes le 30 janvier 2020 à Shipyard’s Park proche de la rivière Yukon au Canada. Victor Docarmo est sur la ligne de départ. Il est 10h30 du matin et 21 athlètes venus du monde entier s’apprêtent à parcourir 300 miles (500km) en totale autonomie sur l’une des épreuves les plus exigeantes au monde, la Montane Yukon Artcic Ultra.

A 49 ans, Victor possède un riche vécu d’aventures extrêmes condensées depuis 8 années et son premier marathon. Il y a eu 3 UTMB, une Diagonale des Fous, un Marathon des Sables, une course en Antarctique et bien d’autres épreuves pour forger une expérience toujours en soif de découvertes. Sur la ligne de départ les sensations divaguent, il repense aux nombreuses vidéos visionnées en amont et à ses 6 mois de préparation. Mais aujourd’hui Victor est acteur de son histoire, il entre dans sa bulle pour se focaliser sur son moment. Pas de peur pour lui car la préparation a été optimale. Des sorties sous les glaciers Suisses à tirer des pneus en guise de Poulk (luge supportant le matériel de survie) et des nuits dehors à -20°C lui ont permis d’avoir un avant-goût du grand froid Canadien. Malgré une présence sur place depuis 2 semaines et des cours de survie indispensable, tous son conscient que la tâche s’annonce compliquée, « On s’avaient qu’on allait avoir des zones grises ». En plus de son poids, il tire environ 23kg sur le Poulk. Il a fait le choix de prendre le minimum sans négliger le matériel indispensable à la survie quite à ajouter du poids. Une donnée non négligeable aux vues de la distance et de la durée d’une telle épreuve. Il faut savoir que le poulk glisse la plupart du temps mais sur de la neige fraîche ce n’est plus le cas. Il faut alors tirer tout le poids de son matériel.

Avec ses deux compères Hervé Acosta et Patrick Sumi ils forment le team suisse romand Out’Cha. Une association créée pour permettre aux jeunes de faire du sport. Cette aventure a également comme objectif de récolter des fonds permettant à la fondation de financer 2 week-ends sportifs à la montagne, offerts à une centaine d’enfants vivant en Suisse dont les familles ont peu de moyens en association avec la Fondation Freude Herrscht. Une raison supplémentaire de se sublimer pour un seul objectif : être FINISHER.
Dans la réalité du Yukon Ultra.
La course et ses instants uniques.
Bien informés sur ce qui les attend, les coureurs savent que cette course est stratégique, où les erreurs et expériences du passé sont les clefs d’une réussite Canadienne. L’une des analyses serait de dormir le moins possible sur les 200 premiers kilomètres. L’objectif étant de ne pas habituer le corps au confort. L’attention des 21 partants est donc portée sur la gestion du sommeil.

La nourriture est également une interrogation pour ce genre d’épreuve étant donné les conditions et l’espace-temps entre chaque checkpoint. Comment s’alimenter, que boire et à quelle fréquence ? Victor nous fait part de son expérience. Il a mangé entre 3000 et 3500 calories par jour en repas lyophilisés. Ajoutant à cela des barres, des cacahuètes, du salami, du fromage et des soupes chaudes (un réel confort quand le corps est confronté au froid toute la journée). Pour l’eau, c’est une autre histoire. Munis de deux gourdes de 300mL chacune et de 3 Litres dans son poulk il n’avait que 7h avant de voir ses deux bidons geler sous la froideur du lieu. Oui, mais parfois il peut y avoir près de 18 heures entre deux checkpoints ! A partir de -30°C les gourdes gèlent, il faut donc chauffer l’eau sans jamais rester inactif trop longtemps. Ce sont environ 3 et 4 litres d’eau qui sont bus par jour en fonction du niveau de liquide dans le corps.

A 3 durant les premiers kilomètres, Victor laisse ses deux compatriotes pour prendre son allure. Une situation qui le place dans le haut du tableau mais qui signifie également qu’il va se retrouver seul dans un milieu extrême. Les kilomètres s’accumulent, mètre après mètre, l’histoire s’écrit et l’instant devient saisissant. Victor passera près de 28 heures seul sur les lacs gelés, lui, face la nature pour un apprentissage de la vie.

Beaucoup de temps passe, réfléchir, se parler et toujours rester conscient. Victor rappelle qu’il faut « rester constamment en alerte et en anticipation » du début à la fin sous peine de mettre sa vie en danger. Mettre un pied devant l’autre et répéter ce geste infiniment pour se rapprocher un peu plus de la ligne d’arrivée. Victor s’est posé beaucoup de questions mais il savait surtout qu’il fallait rester en mouvement quoi qu’il arrive pour éviter au froid de dompter son corps. Faute d’avoir un compagnon de route, Victor se fait la causette à de nombreuses reprises histoire de rester éveillé. «La motivation est de se dire qu’on va retrouver du monde sur le prochain checkpoint » souligne-t-il. Autre activité pour lui durant ces longues heures de solitude, l’observation des éléments naturels qui l’entourent afin de se situer dans le temps, « on retrouve des sens innés de l’être humain ». En analysant le déplacement du soleil il savait quelle heure il était par exemple, une grande découverte sur lui-même.

Cette course permet de sortir de son quotidien, découvrir de nouveaux lieux et un environnement extrême. Une épreuve où les moments uniques sont assurés. Pour Victor, la magie à opéré. Il nous raconte sa rencontre avec 2 loups alors qu’il est seul et que la nuit commence à tomber. Un instant magique où l’animal passe à environ 50 mètres de lui. Le temps de sortir la caméra pour capturer l’instant et les loups étaient déjà partis. « On se demande si on est dans le réel » et puis les traces sont bien là, c’était donc le réel. Mais il y a également les moments de contemplations devant les aurores boréales, des moments gravés à jamais.
Une vie face aux éléments.

Ce qui fait la renommée et la rudesse de la Montane Yukon Ultra sont les conditions météorologiques extrêmes pouvant affoler les thermomètres à -55°C. Cette course aurait-elle la même saveur sans ses températures glaciales ? Surement pas… Quoi qu’il en soit, ce facteur est primordial et constitue la préoccupation numéro 1 pour survivre. Comparé à d’autres ultras où les ravitaillements sont séparés par 15 ou 20 kilomètres, ici ce sont entre 12 et 18h d’effort qui séparent deux points de réconfort pour les coureurs. Les checkpoints, là où la chaleur humaine sert d’essence pour repartir. Cependant, le confort n’est pas matériel. Les participants ont à disposition le feu et quelques gâteaux, à leur charge de se faire à manger et de dormir dehors. Seulement tous les 100 miles il est possible de dormir au chaud. Entendez par « au chaud » un placard à -10°C où le corps à quelques heures voire minutes pour se reposer, avant de repartir… Sur ces checkpoints, la première action vient du staff médical qui opère un contrôle des coureurs quant à leur état de santé. Victor avoue que faire constater l’état de ses pieds et de ses mains n’est pas la première envie des coureurs en arrivant sur un point de contrôle. Mais cela est rendu obligatoire pour éviter tous risque de gelures mettant en danger l’individu.

Les lois de la nature.

Des éléments qui vont se montrer sans pitié à Carmacks. Victor vient de parcourir 160 miles et arrive au checkpoint pour se recharger. Ses deux compères Patrick et Hervé lui font la surprise d’être présents après avoir arrêté la course quelques heures plus tôt. Un soutien majeur dans ce genre de moment où la solitude s’empare de nous l’histoire de quelques heures. Le rituel médical est mis en place, le contrôle des pieds est ok et il n’a même pas de cloques ! C’est au niveau des mains qu’un doute est émis par les médecins. Ses deux pousses sont blanchâtres. En repartant sur les sentiers enneigés, Victor prendrait le risque de perdre un doigt… Après quelques instants de réflexion le choix de la sagesse est pris, son parcours s’arrêtera à Carmacks. La réaction face une telle décision peut s’avérer difficile, il nous indique que « c’est un coup dur à avaler sur le moment ». « A ce moment-là, il faut réussir à accepter la loi de la nature » confit Victor. Un moment délicat qui est suivi d’une sensation étrange lorsqu’il se réveille après la course ; « se réveiller après la course et se dire qu’on doit ranger nos affaires car l’aventure est finie ». Mais comme il le soulignera à de nombreuses reprises, il n’a pas de mauvais souvenir lors de cette expérience au Canada. Ce mauvais souvenir aurait été la perdre un doigt. A aucun moment lors de l’épreuve il ne s’est mis en danger, il a pourtant progressé de nombreuses heures dans une marge dans laquelle il était en duel permanent pour avancer vers la ligne d’arrivée tout en surveillant son intégrité physique, « Je ne voulais pas rentrer dans une zone rouge et je savais que j’étais en mode survie ».

Encore une fois très lucide et malgré ce goût d’inachevé, il sait que la vie continuera lors de son retour en Suisse. Car son travail, sa famille, ses partenaires et tous son environnement bienveillant créant un équilibre dans sa vie de sportif de l’extrême l’attendent.

« La vie est un ultra ».
Une aventure stoppée le dimanche 02 février sur ordre médical mettant fin aux espoirs de franchir la ligne d’arrivée. Ils ne seront que deux cette année à franchir cette ligne d’arrivée sur le 300 miles. Deux finishers, un Suisse et un Roumain pour qui ce n’était pas le premier essai. Comme quoi, prendre de l’expérience en apprenant de ces erreurs est une référence à la vie. Il souligne que « l’on apprend avec la vie. Avec cette course, ça va même un peu plus loin » comme pour nous rappeler que nous sommes bien vivants. Victor, Patrick et Hervé sont la preuve que chacun peut être acteur de sa vie dans un quotidien où tout va plus vite et où les choses élémentaires nous fuient parfois trop souvent.
Garder le positif de cette expérience pour revenir plus fort, telle est la mentalité de cet homme venant de vivre l’une des aventures les plus folles qui puissent exister dans le domaine de la course à pied. Les regrets ce n’est pas pour lui et comme il le dit ; « maintenant il faut tourner la page et se focaliser sur d’autres objectifs car le livre n’est pas fini ». De nouvelles pages seront écrites dans les mois et les années à venir et soyez convaincu que l’expérience acquise sur le Yukon Ultra sera une arme de plus pour arriver à bout du prochain projet. 

En parlant de projet, l’équipe Out’Cha à récoltée près de 10 000 francs suisses, de quoi motiver cette team de champion à proposer de nouvelles actions à l’avenir. Victor nous confit un projet sur le fameux Lac Léman (Suisse) dans le but de sensibiliser autour de l’écologie et à l’eau tout en faisant du sport, la suite en 2021.

Dimanche dernier, Victor, Patrick et Hervé ont retrouvé leurs proches et un environnement plus familier qu’ils avaient quitté l’espace de quelques semaines pour vivre une expériences hors norme, vivre tout simplement.

Depuis, la parenthèse Canadienne s’est fermé et la vie reprend, enfin presque… Les rendez-vous médicaux s’enchaînent afin de contrôler la période de l’après-effort. Pour le sport, hors de question de s’arrêter, c’est juste l’intensité qui diminue mais le vélo, le ski, la natation et même les footings sont prévus dans la semaine. L’objectif étant de se régénérer pour mieux préparer le corps au prochain grand défi, celui des Géants si vous voyez où je veux en venir wink

Une ultrAventure gravée à jamais que Victor Docarmo partage dans la plus grande des intimités, deux vidéos immersives réalisées lors de la Montane Yukon Ultra seront prochainement diffusées.

Au travers de votre aventure sportive, vous véhiculez et transmettez des valeurs saines représentant l’essence même de cette pratique qu’est l’ultra. Un immense merci à Victor et à la team Out’Cha pour la disponibilité et ce récit d’une richesse inestimable.

Rédaction : Julien FRENOY