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CHARTREUSE TERMINORUM SECONDE EDITION – CR D’UNE SUIVEUSE :

Du 31 mai au 3 juin se déroulait la seconde édition de la Chartreuse Terminorum, à Saint Pierre de Chartreuse. Une course excentrée dans le paysage de la compétition de trail français, inspirée de l’excentrique Barkley Marathon, réputée pour son exigence impitoyable.  5 boucles de 60km et 5000m de D+ à couvrir en l’espace de 16h chacune (ravito/repos compris, à vous d’arriver à temps !), une course d’orientation durant laquelle le jeu se corse avec 17 livres cachés sur le parcours qu’il vous faudra débusquer pour arracher la page de votre dossard et espérer gagner le Graal.  Prix d’inscription ? 3 euros et une lettre de motivation qui doit convaincre le comité organisationnel. Une fois dans la partie, venez comme vous êtes, avec votre matos, car on ne prévoit ni ravito, ni assistance : c’est une course que l’on fait seul. Enfin, seul…

Invitée par Benoit Laval, fondateur de Raidlight et triple participant de la Barkley Marathon originale, je m’y rends avec une idée en tête : faire le classique CR de course, mais de mon point de vue. Je ne fais pas partie des 40 concurrents sélectionnés, je n’ai pas postulé, je n’ai pas le niveau de toute façon, cette idée ne m’aurait même pas effleurée. Par contre, ce que je fais bien, c’est me mêler, m’intégrer, m’imprégner, une expérience intense, quel que soit l’angle, ça reste une expérience bonne à prendre. Je vous présente donc le premier CR* de course (*compte-rendu) d’une non-coureuse !

– Mercredi 31 Mai – DÉCOUVERTE DU CAMP DE BASE

On prend la route depuis Briançon pour la Chartreuse à 20h environ, c’est tard. Tard, oui, puisque les coureurs se sont donnés rendez-vous à partir de midi à la Diat (camp de base, à côté de Saint Pierre de Chartreuse),  pour le briefing et la cérémonie de présentation de la course et des participants, étapes importantes dans une course où tout est porteur de sens : on accroche les plaques minéralogiques des vétérans, et des nouveaux (séparément), les consignes sont rappelées, ou apprises, la carte-source est révélée, chaque coureur prendra soin de la recopier sur celle qu’il a amenée, en compagnie de son roadbook, et premier dossard (oui, le dossard, et donc page à récupérer, change à chaque boucle).  Le temps se dégrade sur la route, non pas qu’on puisse dire que Briançon honore sa réputation de ville ensoleillée ces derniers temps, mais c’est de bon augure lorsqu’on approche de la Chartreuse, la dame pleureuse. Je n’ai fait aucune investigation sur les participants en amont, histoire de ne pas biaiser la rencontre, tout le monde partira de zéro à mes yeux (à l’exception de Bertrand Lellouche, que je connais un chouia).

22h45, arrivés à la Diat, on jardinerait presque pour trouver le panneau qui indique la piscine (« La piscine de Diat », point de rendez-vous donné par Benoit Laval, pas plus, pas moins). Aucune indication, oriflamme ou autre PLV en vue, ça donne le ton.  On s’engouffre sur un petit chemin pierreux, dans la lueur des phares, on distingue des voitures au loin, des tentes parsemées, c’est bon, on est arrivés.  Le campement est éteint et sombre, entouré de forêts denses et brumeuses, je chuchote à Seb de ne pas faire de bruit. On dresse la tente dans l’obscurité et le silence, on tente d’être discret, mais c’est sans compter l’état fébrile des coureurs qui savent qu’à minuit sonnant, le départ peut être donné à tout moment pendant les prochaines 12 heures. J’entends quelques zip et je  les imagine tous, saucissonnés dans leur duvet, à dormir d’un œil, impatients d’être délivrés de l’attente.

2h30 du matin, des grosses bagnoles entrent en trombe dans le campement, ça claque de la portière, ça crisse les pneus sur le gravier, « ça y est, c’est parti ». Les zip des voisins reprennent, tout le monde se retourne, yeux ouverts, sur le qui-vive, mais rien ne se passe. Je suppose que comme moi, d’autres vont tendre l’oreille avant de retourner dans le sommeil malgré eux. Finalement, il n’y a peut-être que Seb qui passera une bonne nuit, lui il s’en fout, il ne court ni ne suit la course !

Moi-même, je passe une nuit en pointillé, à me réveiller toutes les demi-heures, regarder l’heure avec une pensée convaincue que « ça va pas tarder ». Mais ça tarde en vérité, et le jour se lève doucement, sans qu’aucun clairon n’ait sorti les campeurs de leur inconfortable demeure.

– Jeudi 1 juin (techniquement parlant il a déjà commencé mais bon…) – LE SUSPENSE COMMENCE

5h30, impossible de continuer à dormir, bien trop hâte de découvrir l’ambiance parmi les coureurs, je m’extirpe de la tente et pars explorer les alentours. La Chartreuse, c’est vraiment mystique. Ces brumes nuageuses (ou ces nuages brumeux, je ne sais pas), qui embrassent les cimes des arbres, ça donne une sacrée prestance au coin qui doit certainement impressionner ceux qui s’apprêtent à croiser le fer avec les sentiers chartroussiens pour la première fois. Ca commence à s’agiter dans les tentes, quelques mecs sortent la tête. Deux sont équipés d’appareil photo, et comme moi, immortalisent l’aurore, l’autel prêt à accueillir les bouclards victorieux comme bredouilles, bouteille de Chartreuse et élixir qui consoleront les esprits à défaut de soulager les jambes. Cyrille Quintard me salue, lui aussi ignore l’heure du départ. L’autre photographe, Eric, est en fait un participant, passionné de photo, qui s’occupe histoire de ne pas cogiter. L’histoire drôle, c’est que jusqu’à la veille 18h, il était dans l’équipe de réserve, c’est donc un dossard surprise, heureusement qu’il habite dans le coin. J’observe de loin un mec assis  – Bruno –  devant sa tente, qui étudie sa carte, catogan, guirlande népalaise, chaussons, il est paisible et concentré.

Photo : plein phare sur la tente de Bruno !

7h, ça remue sérieusement cette fois, les coureurs qui tentaient de grappiller une heure de sommeil en extra se sont résignés, on est comme des gosses le matin de Noël, on attend le signal de l’autorité pour foncer déballer le cadeau. Je guette Bertrand Lellouche, qui doit s’affairer dans une tente, mais laquelle ? On entend fuser de partout des questions au voisin « Ca a pas sonné hein, on est d’accord ? ». On est tous un peu penaud d’avoir passé la nuit sans que rien ne se passe. Ca parle des bruits de bagnole de 2h30, certains disent que c’était un coup monté pour faire monter la pression. On se lance dans des théories sur l’heure du signal, plusieurs sont convaincus que ça sera à 10h11 (pour un départ à 11h11 : le clairon retentit 60 minutes avant le départ, histoire que les coureurs aient le temps de se préparer, de faire sceller leur téléphone et d’avoir les dernières instructions). Pourquoi 10h11 ? Parce que les inscriptions ont ouvert le 11 novembre dernier (chaque postulant doit envoyer une lettre de motivation au comité, les 4 membres lisent les missives avant d’entamer les sélections).  Seb envoie un message à Bertrand : « Bah alors mon pote, t’as loupé le départ, ils sont partis ! ».  Bertrand répond, il n’est pas tombé dans le piège, mais au moins, on sait qu’il est réveillé, terré quelque part.

8h (environ), c’est l’heure du petit-dej, on sort le réchaud, le café soluble, le pain et le chocolat et on s’installe sous la tonnelle équipée de grandes tables et bancs de bois. D’autres coureurs papotent par-ci, par-là, me regardent avec curiosité, forcément je suis arrivée pendant la nuit, après les présentations et après le diner où chacun partage une spécialité locale apportée de sa région, ma tente est apparue au milieu des leurs, et me voilà à préparer mon casse-croûte comme si de rien n’était.

8h30 (environ) – « Putain, mais qu’est-ce qu’ils foutent bordel, y en a marre d’attendre, je vais les voir !! ». C’est Bruno, le mec au catogan et à la guirlande népalaise, qui avance d’un pas décidé en chaussons, vers le local du staff. Un grand mec en short rose, aux longues quilles affûtées, vient s’asseoir à côté de nous. Une barre de chocolat coincée entre deux tranches de pain de mie et une compote à boire. « Les diététiciens et magazines de running qui font leur beurre – sans mauvais jeu de mot –  sur les articles spécialisés en nutrition sportive se retourneraient dans leur slip de compression. Mec, c’est fini ce temps-là, faut que tu t’envoies un truc en terminologie #fit #clean ou #healthy ou carrément assumer le bon vieux sandwich au jambon ! ».  Il nous salue, ce que je trouve sympa, et on se met à discuter. Il vient d’Aix en Provence, il s’est inscrit « comme ça », parce que c’est un format rigolo, qu’il a découvert trop tard l’an dernier. Il fait « un peu de tout » en terme de course. Et il flippe un peu pour la partie orientation. Je lui propose de montrer la carte à Seb qui connaît la Chartreuse comme sa poche. Il la sort avec plaisir, alors qu’il ne peut pas normalement (mais honnêtement, je crois qu’il ne s’en rend même pas compte). Je constate avec effroi qu’il ne l’a pas plastifiée, je me dis qu’avec ce qui va lui tomber sur la tronche, elle ne restera pas longtemps à l’état solide. Il me confie qu’à 2h30 du matin, quand les bagnoles ont fait irruption, il était persuadé que c’était le grand moment : il s’est habillé, dans le noir, et il a attendu avant de finalement se recoucher bredouille.

– « Bon ben y avait personne, j’ai pas pu parler ! Par contre, y a des chiottes par là, et dans celles-là, y a du papier ! » C’est Bruno qui revient.

– « Mais qu’est-ce que tu fous en short toi, t’es malade ? Tu peux pas courir en short, c’est de la folie ! » dit-il au short rose, qui a l’air inquiet tout à coup. « C’est plein de tiques ici, tu vas te faire bouffer ! ».

– « Des tiques ?! J’y ai pas du tout pensé, de là où je viens, y en a pas trop… Qu’est-ce que je dois faire ? », répond le short rose.

– « Bah faut courir en long mon gars, y a rien d’autre à faire ! Si tu veux j’ai des sacs poubelles et du scotch dans ma tente, on peut t’arranger un truc ! Je l’ai lu sur Internet cette histoire de tiques, moi je viens de Nantes ». Et Bruno reprend sa route. Je regarde le short rose, il est vraiment sympa ce mec, sorti de nulle part, on aurait dit qu’une pince géante l’avait attrapé par son short et déposé ici, au milieu de nous, et qu’il s’était simplement dit que bon, puisqu’il était là, il allait courir aussi.  On fait vite la différence entre les vétérans (ceux qui ont couru la première édition) et les nouveaux. Les vétérans, c’est un peu comme les grands-parents, ils ont toujours une bonne histoire à raconter sur « comment c’était avant ». Bruno et le short rose, ce sont des nouveaux. J’apprends qu’il y a en tout 39 coureurs, dont deux filles, une vétéran et une nouvelle.

Photo : Cédric concentré avant le départ

9h, Seb qui n’attend pas le départ s’impatiente. Le deal, c’était qu’il m’accompagne en Chartreuse pour aller courir de son côté. Et ses crampons le démangent. Il finit par me dire que « fuck le départ, il va courir maintenant » quand son surnom (sur Kikourou) résonne sur le campement « Viiiiik !!! ». Cool ! Bertrand sort enfin de sa caverne. On va le saluer, et c’est assez rigolo, il reste assis, cul dans la tente, pieds à l’extérieur, parmi un foutoir de matos qu’il nous énumère. « Je savais pas quoi prendre, alors j’ai tout pris, j’ai acheté un tas de nouveaux trucs ». Je le chambre, parce que dans son livre (Trails et Ultra Mythiques aux Editions Amphora), il conseille les lecteurs de tester le matos avant la course. Ca le fait rire, on convient tous les deux que là, c’est un cas particulier. D’autres coureurs, ses voisins de tente, se joignent à nous, et ça papote sympathiquement. Bertrand reste assis au milieu, histoire de se préserver aux maximum j’imagine. Je fais la connaissance de Cédric, qui vient de Vierzon, et Antoine, de Normandie.  Cédric est super calme, comme Bertrand, c’est un vétéran. Il veut faire mieux que l’année dernière soit, finir une boucle avant la barrière horaire. Ca a l’air d’être un mec posé, précis, sa tente et sa tenue sont impeccables, Altra aux pieds, Cimalp en haut et une casquette WhyRunning dont je découvrirais plus tard qu’il s’agit de son blog perso où il parle de son expérience de trail runneur « low carb ».

Antoine, c’est un autre genre ! Un peu fou, insouciant, un esprit libre de bourlingueur, il prépare son sac tout en mangeant en alternance barres énergétiques et Tuc qu’il propose à l’assemblée. Lui, il est là pour apprendre (apprendre quoi ? J’ai pas pensé à lui demander, mais au-delà de la course, il doit y avoir autre chose à apprendre sur soi, c’est clair). Je repense au petit-dej du short rose, c’est clair quand même que c’est pas évident de choisir quand et quoi manger, quand tu as 12 heures comme fenêtre de départ. C’est un peu comme quand on attend une livraison Ikea chez soi, y a toujours un moment con où on veut sortir acheter un truc mais qu’on se dit que le livreur va forcément venir sur les 5 minutes où on va s’absenter. Là c’est pareil entre les pipis et les grignotages, c’est déjà en soi, une épreuve que d’être prêt à tout moment.

Photo : Bertrand en mode économie

Je fais la connaissance de Sophie l’alsacienne, la coureuse qui a fait la première édition. Souriante, elle blague sur ses péripéties de l’an dernier : la traversée de la rivière à 4h du matin (500m après le départ) où elle s’est vautrée de tout son long dans l’eau devant l’objectif de Cyrille, et son abandon 10km plus tard. L’objectif 2018 : une revanche, faire plus que les 5 livres de 2017. J’écoute les histoires et les espoirs de chacun. C’est drôle, une course où on est déjà content de se ramasser le moins possible sur 1/5eme de l’épreuve. Une course qu’on n’envisage même pas de finir à moitié. Pourquoi on vient là, si on ne touche pas du bout des doigts la victoire ? On parle aussi des vainqueurs de l’an dernier, de Gaëtan Janssens et Valery Caussarieu, que je ne vois pas physiquement, mais dont la réputation enveloppe l’ambiance. Une course que tout le monde perd et gagne à la fois, qui crée des liens entre les participants, ça me rappelle un de mes livres préférés « Marche ou Crève » de Stephen King.

10h, Benoit Laval et ses compères arrivent et tout le monde devient fébrile. « Je l’avais dit, 10h11 !! » j’entends un peu partout. C’est clair qu’ils ont pensé à tout, dans l’organisation, et ça me plait bien, que tout soit imprégné de significations. On se rassemble autour de la pierre qui fait office d’autel et le clairon retentit pile à l’heure. Les organisateurs prennent la parole, et là, je suis frappée par un truc. Ce fameux truc qui me trottait dans la tête depuis mon arrivée. La voilà, la différence avec la Barkley (où je ne suis jamais allée, alors je base mon opinion sur ce que j’en ai lu, vu et entendu) : ici ce n’est pas la course VS les coureurs. Une bienveillance, une intimité, une complicité qui touche à la familiarité entre les penseurs et les joueurs. On est venu vivre un truc, on est venu s’affronter soi-même, explorer les sentiers boueux de Chartreuse autant que les méandres de son esprit. La course est à votre service. C’est un moteur pour explorer les tréfonds de soi-même. Il n’y a rien d’effrayant ou de sensationnel ici, Benoit parle avec une voix douce et chaleureuse, les visages sont émus et souriants. Son discours évoque le dépassement, la découverte de soi et de ses capacités. On sent qu’il a envie d’aider les coureurs à aller le plus loin possible. Il faut dire qu’en terme de dépassement, on n’y est pas allé avec le dos de la cuillère : chaque boucle de 60km doit être terminée en 16h, 17 livres à trouver et un Mont Blanc à grimper et dévaler à chaque tour, en terme de dénivelé. « C’est ça qui est dur, tu es sur des distances et des dénivelés qui relèvent de l’ultra, mais la barrière horaire est tellement short, t’es obligé de relancer dès que tu peux si tu veux pas te planter, t’as pas le temps de dormir ou te changer». Le but étant que se dépasser ne suffise pas à vaincre, histoire que l’objectif vous tire vers le haut, sur plusieurs éditions peut-être. Personne n’a l’air d’être là pour doubler le voisin. Chacun a son propre niveau, et son propre seuil à dépasser, justement.

Il reste une heure pour aller faire sceller son téléphone et s’équiper pour une longue balade. Je compare les tenues et surtout les sacs. J’entends Antoine pester et je le rejoins. Son sac… est énorme. Il râle pour y faire entrer son téléphone sous scellé. A croire qu’il va exploser si il continue d’y pousser le smartphone pourtant pas bien épais. « Mais ton sac est énorme, qu’est-ce que t’as foutu ? Tu vas pas courir avec ça ?! » Je soupèse la bête. Ok, lui, il  est venu pour souffrir. Je demande aux autres de s’y essayer, et c’est la rigolade générale. « Il pèse 9 kilos ton sac à vue de nez, tu réalises ? » Moi qui suis fan de trek ultralight, la bouffe et le matos c’est mon truc, et là, je ris, je le sermonne un peu : « T’as forcément trop de trucs, trop de bouffe, allège-le c’est inhumain là ». Ca part en sketch, il sort des barres (qu’il mange), pour en remettre d’autres dans les trous.

– « Mais c’est l’eau qui pèse !  Faut pas manquer d’eau, un jour j’ai fait un raid dans le Grand Canyon et au bout de quelques heures, j’étais déshydraté, alors que j’avais 4 litres d’eau sur moi, c’est terrible quand t’es déshydraté, tu fais des trucs cons, j’ai fini par refiler toute mon eau à un mec alors que j’avais soif. ». Manquer d’eau en Chartreuse, franchement ça ferait chier, mais ok, moi aussi je bois pas mal quand je cours. Je lui demande pour rire s’il a pensé au rouleau de PQ, et il me répond super sérieusement « Nan, pas tout le rouleau, j’ai pris que 18 feuilles ! ». Décidément, ils sont tous sympas, je commence à m’attacher à ces coureurs venus des quatre coins de la France (et même de Turquie, Belgique, Suisse et j’en passe), les liens se créent à mesure que je découvre leurs personnalités.

11h11. Les chevaux sont lâchés. En quelques minutes, ils auront disparu de notre champ de vision et le calme revient sur la plaine. Au mieux, on reverra des coureurs dans 13-15h, au pire… Bien avant, pour ceux qui jetteront l’éponge. Ou bien après, pour ceux qui termineront leur boucle à n’importe quel prix.  Je croise une fille sur le parking, qui sort d’un van à côté de notre voiture, je lui souris « Ca y est l’attente commence pour nous, pas vrai ? ». Elle acquiesce en souriant. Plusieurs coureurs sont venus accompagnés de leur moitié qui patientera courageusement, puisque plus l’attente est longue, meilleure sera la performance !  La barrière horaire est fixée à 3h11 du matin, et je pars tuer le temps sur les sentiers, à mon propre rythme.

15h. L’orage qui était annoncé ne se fait pas attendre. Pluie diluvienne et pensée pour les vaillants qui se font rincer, quelque part, pas si loin, mais qui ont entamé un voyage à l’autre bout d’eux-mêmes. Les rumeurs sur l’évolution de la course parviennent jusqu’à moi, on dit qu’un peloton de tête de 5 coureurs (qui compte Gaëtan, ainsi que Maxime Gauduin, les deux avaient formé un binôme sur l’édition 2017). Parmi eux, des orienteurs, avantagés par une maîtrise parfaite de la carto et une sacrée caisse en course à pied. Gaëtan, sacré champion l’an dernier avec deux tours terminés au compteur, Valery, deux tours également, mais à la Barkley originelle.  Quelques heures plus tard, l’orage s’efface, la nuit tombe, les premiers à avoir abandonné commencent à arriver. Retentit le « chant des morts » joué à chaque arrivée. Constat : une course difficile transformée en véritable boucherie à cause de l’orage. Ce n’est plus de la course, c’est du ski sur boue qui ralentit et démoralise. Autre constat (qui m’intéresse davantage) : l’adversité a rapproché les concurrents. Partout, de petits groupes se forment, personne n’évolue seul, l’aventure crée irrésistiblement des liens qui deviennent puissants.

Les organisateurs font griller des Diot (saucisses locales) sur un barbec géant, autour duquel se regroupent les rescapés des sentiers. Seb me dit : « La coureuse, pas Sophie, l’autre, c’est Véro, la copine de mon pote Jéjé, j’étais pas certain de l’avoir reconnue mais c’est bien elle ». Le monde est un village ! La fameuse Véro, une blonde très souriante, on la croise devant les vestiaires, comme moi elle va prendre une douche, avant le Diot tant attendu. « J’ai adoré ! C’était génial, mais je me suis lassée, j’ai arrêté parce que c’était frustrant, de ne pas courir, au final, j’étais bien, mais à quoi bon si le plaisir est parti ? Moi je cours pour le plaisir, c’est dommage mais je ne regrette pas d’avoir abandonné ». A la douche, l’eau est glacée. C’est le fou rire, la pauvre n’en est plus à ça près. Moi je me les caille et je me sens con, j’ai tiré la corde en confiance, je ne m’attendais pas à me faire arroser d’eau glacée. On retourne au barbecue ensemble et chacun raconte son expérience. L’orage qui a effrayé les uns, la tombée du jour qui a eu raison des autres, cette boue monumentale, comme rarement on a vu, sans pitié avec les chaussures qui en restaient prisonnières. Le feu qui console et qui réchauffe. On cherche à avoir des nouvelles du front. Il paraît que le peloton s’est démantelé, que ça court en groupes de 2 et 3. J’ai pas le courage de les attendre, je pars me coucher.

 – Vendredi 2 Juin – COURSE CONTRE LA MONTRE

9h : Levé et petit-dej, c’est  autre chose qu’hier en terme d’ambiance, à croire que personne n’a dormi.  A la grande table, Cyrille explose de rire en me voyant préparer mon café, relax : « T’es vraiment en vacances toi, en fait ! » Bah ouais, je suis la seule ici à ne pas avoir mouillé mes chaussettes sur un sentier ! La course n’est pas de tout repos pour lui non plus qui part sur le terrain et shoote les arrivants à toute heure.  Je viens aux nouvelles : Ils seront 10 à repartir sur la seconde boucle dans les temps. Mais à cette heure,  il n’y a déjà plus que 7 coureurs à l’ouvrage : 4 à avancer sur la seconde boucle, 3 à ne pas avoir déclaré forfait malgré le temps imparti largement dépassé sur la première. Bertrand en fait partie. Merde, lui qui espérait améliorer son temps de l’an dernier, c’est raté ! Deux groupes de tête, je reconnais le prénom de Valéry, et on me parle des fameux « orienteurs », terme que je ne connaissais pas mais que je trouve hyper classe. Toujours dans l’idée de vivre la course différemment, je ne vais pas consulter les articles du Dauphiné Libéré qui a dépêché un journaliste sur place pour couvrir l’événement en direct, ni même la page Facebook de la course. Les infos, je les veux ici et maintenant, même si elles sont incomplètes ou inexactes, je vis le truc de l’intérieur, à l’ancienne, grâce aux conversations de coins de table.

9h40 (environ) : Bertrand arrive enfin, avec deux compères trouvés en chemin, 22h30 après être parti, l’air fatigué mais souriant. On va le saluer avant de partir se promener, ce soir on ira manger ensemble dans un resto du coin que Seb aime bien. Il ne se passera « pas grand chose » avant la prochaine barrière horaire, à 19h11. Gaëtan Janssens a abandonné la course tôt ce matin, ils sont donc encore 4 en course, par groupe de deux, à tenter de terminer la seconde boucle.  Les coureurs s’écroulent enfin dans ce qui ressemble plutôt à une sieste, le corps toujours agité par l’adrénaline et l’effort.  La rumeur raconte que le premier duo devrait arriver aux alentours de 17h30 au camp de base. Ca me semble délirant d’avoir autant d’avance sur la BH sachant qu’ils auront 120 bornes dans les pattes, 10 000m de D+ et surtout… 30 heures de course à un rythme soutenu. Aucune idée de qui est devant, mais je sais que le fameux Valery est dans le deuxième wagon.

Photo : Grand beau pour ce deuxième jour de course

18h02 (précisément) : Photographes et cameramen sont en place depuis une vingtaine de minutes sur des emplacements stratégiques, un éclaireur vient de se ramener pour annoncer la nouvelle : les premiers arrivent ! Les coureurs et organisateurs se rassemblent autour de l’hôtel, fébriles. Je suis en place, assise en bordure de chemin, téléphone prêt à enregistrer les images du binôme prodige. Au loin, deux silhouettes approchent, je lance l’enregistrement et me concentre sur le petit écran. Les silhouettes grandissent et se dessinent. Stupéfaite, je crois reconnaître un short rose. C’est bien lui, le short rose d’Aix en Provence, avec ses grandes jambes sur lesquelles Seb et moi on a débattu (lui disait que ce sont des quilles de coureurs de 10km, moi j’ai d’abord parlé de sprinteur avant de conclure au marathonien). Le short rose au pain de mie et à la carte non plastifiée ! Le short rose qui n’avait pas pensé aux tiques ! Je suis envahie d’une stupéfaction et d’un sentiment de fierté immense à l’égard de ce coureur dont j’ignore le prénom. « Putain, il l’a fait ! » Moi je l’avais complètement oublié, j’ai supposé qu’il avait abandonné et fichu le camp quand j’étais soit entrain de dormir, soit ailleurs à me balader. Submergée par les émotions, je suis fière comme si c’était mon frère, ou plutôt comme si c’était moi d’ailleurs, je l’imagine avoir bravé la fatigue, le froid, la nuit, l’orage, les tiques, avoir couru, parce qu’il était là pour ça, ce mec au short rose qui m’avait semblé atypique dans un contexte qui  était déjà atypique au départ, avec son air désinvolte, détaché de tout, humble et discret. Et il était là, devant l’hôtel, à rendre ses 17 pages, après 120km de course, avec son compagnon, David Barranger, un costaud arrivé 3esur l’Echappée Belle l’an dernier (ultra de 144km en Belledonne). Ca m’a émue de me dire que ces coureurs qui ne se connaissaient pas au départ s’étaient rapprochés dans l’effort jusqu’à devenir copilotes, se porter mutuellement, se caler sur un rythme ensemble, pour terminer en équipe. Ca m’a émue de me dire que le short rose était un bon coureur, simplement, qui ne se présentait pas à vous en énumérant son palmarès, qui ne comptait pas sur un équipement digne d’une mission spatiale ou sur des super-aliments pour le faire aller plus vite, plus loin. Un bon coureur, modeste, simplement.

C’est précisément ce moment qui a figuré le climax de l’atmosphère incroyable de cette course. Pas de musique, de micro, de sponsors, de médailles, pas de hurlements. La voix calme de Benoit qui accueillait d’un mot paternel les revenants. Ces mecs, l’un après l’autre, avaient achevé leur course et étaient rentrés au camp comme on rentre à la maison. S’étaient fait applaudir, féliciter et entourer par les autres comme ils l’auraient été par leur famille. Le short rose a fermé les yeux de bonheur et de soulagement tandis que David Barranger rendait ses propres pages. J’ai pris cette photo de lui, et j’ai souri en voyant sa bouteille d’eau minérale en guise de flasque, dans la poche de son petit sac. Il est parti s’asseoir auprès de son père, pour manger, je suis allée le féliciter. « C’est incroyable ce que tu as fait, je suis super fière de toi ! ». Il souriait, l’air paisible. « Et alors, t’as chopé des tiques au final ? ». Son sourire s’est accentué, comme si ma question le ramenait dans un souvenir qui datait d’une époque lointaine : « Ah mais oui, c’est avec toi que j’ai eu cette discussion, hier, euh, avant-hier matin ! J’ai pas regardé…Mais…Oui j’en ai ! ». Dominique, le responsable logistique de la course s’est marré : « Attends, fais rien, les mecs de la Protection Civile vont s’en occuper, ça sera leur première intervention ! ». Incroyable mais vrai, sur une course pareille, tout le monde est revenu indemne ! Et pourtant, c’est pas gagné d’avance sur un format qui implique tellement d’inconnues, d’aléas qui vont impacter le déroulement des événements, un instant imprévisible et donc, si ardu à préparer ! Le short rose est catégorique, il ne repartira pas sur une troisième boucle, il a promis à sa femme d’être rentré demain matin et son père est venu le chercher. David Barranger ne re-signe pas non plus : « L’an prochain, si vous voulez, mais là, non ! ».

Photo : Le short rose content d’être arrivé, sous le regard fier de son père (short et barbe blanche, derrière lui)

18h30, j’envoie un message à Seb : « Il s’est passé un truc incroyable ! Je te raconte quand tu reviens de te balade».Le second duo, formé par Valéry et Laurent arrive : autre ambiance ! Les mecs sont chauds, ils rendent leurs pages, se fendent de quelques blagues, et refont le plein et repartent presqu’aussitôt (on constatera plus tard sur le suivi GPS qu’ils avaient planifié de s’octroyer une pause après avoir entamé la 3e boucle !). La question de repartir ou pas ne se pose pas, ils ont la rage. Seb revient, je ne lui raconte pas finalement, je préfère lui montrer la vidéo. Stupeur pour lui aussi : « Enorme, c’est le mec au short rose ! Sur Kikourou ils parlent de Domnin Erard et David Barranger en tête, donc le short rose, c’est un Kikourou en fait ! ». J’y crois pas. Le monde est un village, j’en ai des preuves tous les jours ! Je file voir le short rose, qui a désormais un prénom :

– « C’est toi Domnin ? T’es un Kikourou en fait ? Seb te suit depuis tout à l’heure, sans savoir que c’était toi !  ».

– « Oui c’est moi ! Vous êtes aussi sur Kikourou, c’est quoi vos pseudos ? ».

– « Moi c’est Enza, et Seb, c’est Vik ! ».

-« VIK ? C’est lui Vik ?! Incroyable ! Je l’aurais jamais deviné, je vois très bien qui il est !! »

 Voilà ce qui arrive quand on parle sous un pseudo avec un avatar qui ne montre pas son visage : des situations de plus en plus drôles! J’apprendrai d’ailleurs après coup, que des kikous il y en avait plein parmi les coureurs! Seb se ramène, félicite celui qui a désormais un prénom ! Tout le monde commence à lever le camp, et je pars au resto avec Bertrand et Seb. Bertrand s’endort à moitié sur son assiette, je le questionne sur son prochain défi, la PTL qu’il va faire en trio, un sacré morceau ! Je vois l’aventure prochaine pétiller dans ses yeux fatigués. Il se réveille un peu au dessert grâce au caramel beurre salé qui coule sur sa brioche et on rentre de bonne heure se coucher. Je salue les uns et les autres qui ont replié leur tente et retournent vers leur quotidien, tous se disent à l’année prochaine.

– Samedi 3 Juin – LES JEUX SONT FAITS

J’apprends au réveil que le dernier duo en course a abandonné au 5elivre à 3h02 cette nuit, après 40 heures de course, 135 km et 12000m de D+ parcourus, c’est un nouveau record sur la Chartreuse Terminorum, Gaëtan Janssens ayant fait deux boucles et 1 seul livre l’an dernier ! En allant chercher de l’eau pour le voyage de retour je croise Valery, la mine radieuse. Laurent Gueraud est lui aussi, souriant, d’apparence bien plus fraîche que les muscles ne doivent l’être ! Il a confié aux organisateurs avoir eu des hallucinations (ambiance « Le Seigneur des Anneaux », il aurait vu des lutins accrochés dans les arbres et leurs feuilles se transformer en animaux). L’aventure, faut croire que c’est grisant !

C’est ainsi que s’achève une course qui aura eu raison de tous ses prétendants, loin d’avoir avalé les 300km et 25000m de D+ au menu mais repus de sensations et d’émotions. Moi je n’ai pas couru un mètre, mais j’ai vécu une expérience humaine hors du commun.

Longue vie à la Chartreuse Terminorum !

Pour vous inscrire, le site ICI 

Pour en savoir plus sur la seconde édition ICI 

Et pour terminer, voilà pourquoi j’aime autant la Chartreuse (vue depuis la terrasse du resto où j’étais avec Seb et Bertrand) :

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